Images des Dieux

Images des Dieux​

Préambule : si je suis athée, je n’en respecte pas moins et totalement toutes les croyances –

« Gott, man lobet dich in der Stille » (« Dieu, nous te louons en silence ») est le titre du premier mouvement de la cantate BWV 120 de Jean Sébastien Bach, et c’est l’objet de ce cours propos

Dans ma production de signes, la corrélation entre musique et signes est fondamentale et perdurante.

J’ai entrepris au début des années 2000 un ouvrage de conception de ce que l’on peut appeler des « Paysages sonores », comme transpositions visuelles de « structures » mélodiques.

Musique et image sont similaires dans leur perceptibilité, le contraste entre trace et vide créant l’émergence, le son se dégageant du silence et s’y liant, l’immaculé du support permettant, lui, au signe de paraître… Sans absence, nulle présence n’est possible. Sans vide intérieux un vase est un amas de glaise informe.

Une de mes premières tentatives porta sur Jean-Sébastien Bach, avant Cage, Schubert, Cselsi, Dutilleux et autres… Ces visuels n’avaient jamais utilisés, faisant sans doute partie de cette masse qui nous entoure et se construit tout en cheminant jusqu’à l’instant où cela fait sens, et apparait, jeté dans un projet qui nous dépasse, en somme.

La cantate BWV 120 de Jean-Sébastien Bach fait parfaitement sens dans le cadre d’ « Au nom des dieux » theme de treflexion d’un groupe constitué et dont la finalité fut un colloque et un ouvrage .

La mélodie composée en 1729, avec thême général de “séigneur diey, maitre de toutes chose fut composée par JSB en 1729, et est originaire d’un ancien Te deum laudamus chrétien, lui-même provenant d’un chant de l’église grecque, issu à son tour d’un chant juif ou d’une liturgie chrétienne primitive… Voilà donc une mixité de bon aloi pour illustrer la couverture d’un ouvrage regroupant des textes sur ‘LES” dieux, répondant en partie à la question : comment représenter l’inexistant – dans sa « consistance » ou dans son « immatérialité »?

Quand les iconoclastes briseurs d’images saintes n’admettaient pas la représentation figurée des personnes divines, ils ne se trompaient pas de danger – l’image étant pouvoir et son pouvoir pouvant être immense, à même de changer le fait – l’absence d’image n’étant pas certitude d’absence mais bien mise à distance avant l’oubli ou la négation(1) ;

Alors, si ce jour, je n’arrive pas, nous n’arrivons pas – à l’écoute de Bach, à maintenir un « la » un “do”, ou un “ré” au creux de notre main – de même, je ne sais pas si un croyant possède, religieusement cachée, la photo rayée et jaunie d’un de nos dieux prise sur le vif.

Alors, je pose cette question : cette représentation visuelle, non pas d’un dieu quelconque mais « trace » abstraite issue de l’immatérialité même de l’imaginaire, n’en est-elle pas moins juste, tangible et représentative ?

« Les tenants du pouvoir, jaloux de leur puissance, ont toujours eu peur de l’image et c’est despotiquement qu’ils gouvernent le visible pour mieux réduire la libre vitalité de notre faculté imageante » – MJM(1)

Un dieu, des dieux, absents, non visibles mais si présents pour certains –

Si on ne les ignore, il nous faudra habiter les vides pour y trouver un sens, l’absence nous étant inquiétante – Comment lui donner “Chair”, état complice de l’illusion et “respiration du visible lui-même” (1)

Si les iconoclastes briseurs d’images saintes n’admettaient pas la représentation figurée des personnes divines, ils ne se trompaient pas de danger – l’image étant pouvoir et son pouvoir peut être immense, a même de changer le fait – l’absence de preuve n’étant pas preuve d’absence mais bien une mise en distance avant l’oubli ou la négation.

 

Didi Huberman, dans “Mémoires des camps” (2), nous parle de « quatre bouts de pellicule arrachés de l’enfer » images saisies à Auschwitz en août 1944. L’une de ces images sidérantes nous montre un regroupement de femmes nues emmenées vers la chambre à gaz, alors que deux autres nous montre fugacement le Sonderkommando en train de brûler les corps.

Les membres des Sonderkommando juraient le secret sur leur terrible mission, ils savaient qu’ils avaient très peu de chance de survie, et celui qui a pris ces images a fait acte éternel. – Ce sont les seules images connues du génocide pris dans son instantanéité et révèlant un fragment de la réalité des camps qui n’aurait jamais dû apparaître ; les nazis ayant tout fait pour que rien ne subsistât des chambres à gaz.

Mais, peut on imaginer que ces nazis, si friands de noter leur exactions, n’aient pas copieusement filmé l’indicible, et que dans de vieilles commodes poussiéreuses ne dorment cachées, tant d’images d’ossements et de cendres dans la représentation de l’acte, par là mis en réalité, portés a notre regard ? d’invisibles, ces photos rendant le fait précis dans son horreur répétée maintenue dans l’innexistante ?

et, l’invisible est-il inexistant ?

1), Marie José Mondzain, L’image naturelle, Le Nouveau commerce (1995)
2) Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, Editions de Minuit (2003)